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Passant l’hiver à Montréal, j’ai dû m’acheter une doudoune – seul moyen de lutter contre les températures particulièrement basses du Québec – et j’ai eu bien du mal à m’y habituer, vu son inesthétisme. Alors que je me suis parfaitement accoutumé à la plupart des aspects culturels du pays, pourquoi ai-je eu tant de réticences à m’adapter à une chose aussi anecdotique qu’un vêtement ?

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Image du site de la marque canadienne de vêtements pour le froid, « Canada Goose »
(Source : canada-goose.com)

Le tabou français de la corporéité

Porter une doudoune, c’est accepter sa corporéité. La revêtir au Québec – avec une superposition de moufles, de collants et de chaussettes – est une obligation imposée par la rudesse extrême du climat de sorte qu’elle fait surgir, par sa fonctionnalité même, la fragilité et donc l’humanité de l’individu – en d’autres termes, sa condition de mortel. « Si je ne porte pas de doudoune, je meurs car je suis fait de chair et d’os ».

À l’inverse, en été, les corps sont exhibés au maximum, et ce en pleine rue : les hommes notamment s’exposent par les débardeurs et les tongs – quand ils ne sont pas carrément torse nu. Cependant, ces tenues pratiques induisent la même vision du corps : un corps humain qu’il s’agit de libérer des lourds vêtements de l’hiver pour lui épargner la chaleur et le faire jouir, de manière sensible, de la chaleur du soleil sur la peau.

En quelque sorte, ce rapport au corps brise, par comparaison, un tabou typiquement français selon moi : l’humanité toute naturelle des individus. Si les Québécois acceptent leur corporéité en haussant les épaules, elle est un non-dit total dans la mentalité française.

D’ailleurs, je trouve qu’une comparaison du design des campagnes de la RATP et de la STM (la RATP montréalaise) révèle exactement cette opposition. Les affiches parisiennes montrent les usagers irrespectueux sous les traits d’animaux dans des mises en scènes élaborées (beaucoup de couleurs, beaucoup de détails, des effets de mouvement ou de perspective récurrents). Autrement dit, au moment même où il s’agit de représenter l’individu dans ce qu’il a de plus trivial, de plus humain (paresseux, sale ou agressif), on le dépeint dans le cadre de la fable, de l’apologue, de l’allégorie – bref, on l’extirpe de son humanité ! (Imaginez justement combien cette campagne, si elle avait représenté de « vrais » humains, aurait été plus crue et embarrassante, nouvelle preuve du tabou de l’humanité en France.)

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Un exemple de la campagne de la RATP contre les incivilités (2012)
(Source : http://www.yzgeneration.com/buzz-ratp-on-est-tous-des-animaux)

La campagne de la STM, elle, est à l’exact opposé. Elle se distingue par son pragmatisme : sur un fond blanc, les usagers sont représentés par de petits bonshommes. Seul détail : un petit cœur schématisé qui, précisément, signalel’humanité des usagers.

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Un exemple de la campagne de la STM contre les incivilités (2012)
(Source : http://philippebonneau.net/2012/gardons-notre-metro-propre-encore-faudrait-il-des-poubelles)

Les ploucs et les nouveaux manuels de savoir-vivre

En France, celui qui est sale ou paresseux, ou qui porte des doudounes et des tongs, c’est le plouc. Autrement dit, dans la logique du vêtement fonctionnel, le plouc est celui qui pèche par excès d’humanité : c’est celui qui est gros ou qui transpire, qui porte des chaussures Crocs car elles sont confortables ou des gilets en polaire car ils sont douillets. Il semble qu’a cours en France cette règle péremptoire et arbitraire : moins un vêtement est lié à son rôle pratique, moins le corps ressort comme humain et plus l’individu sera valorisé socialement. À l’inverse, plus un vêtement est fonctionnel, plus le corps ressort comme humain et plus l’individu est un plouc. Ce dogme revient à faire du vêtement français un marqueur social : pas un marqueur social comme on l’entend habituellement (une pièce de grande marque, le signe d’une tribu, etc.), mais un marqueur en tant qu’élément d’un vaste code de savoir-vire (c’est plus original, on a tendance à penser qu’il n’en existe plus). D’ailleurs, le développement récent sur Internet de règles vestimentaires strictes n’est-il pas à considérer comme la constitution de nouveaux manuels de savoir-vire ? Par exemple, le site Jooks défend très sérieusement de porter baskets, sandales et polaire quand la Peltag de Brain Magazine interdit les tongs, les bermudas ou encore les Ugg. Il y a là une logique digne de la bourgeoisie du XIXème siècle pour qui « l’étiquette de la bonne compagnie a été inventée dans un seul but, celui d’opérer le triage de la société. C’est pour ainsi dire le mot de passe pour éloigner les profanes » (Pierre Boitard, Manuel de la bonne compagnie, du bon ton et de la politesse, 1862).

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Des manuels de bonnes manière aux sites de savoir-vivre
(Source : http://www.jooks.fr/aaa/completement_interdit-la-_veste-polaire)

En distinguant celui qui est trop naturel de celui qui est maître de son corps, la mode française excommunie le plouc et adoube l’initié. Aussi, on peut dire qu’elle est intrinsèquement discriminante et élitiste alors que le vêtement au Québec, en rappelant l’humanité des individus par son utilité, est, lui, profondément égalitaire.

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