Home

Instagram est une application pour iPhone et Android créée en juillet 2010 qui permet de prendre une photographie, de lui donner un effet grâce à un filtre (choisi parmi plusieurs types différents) puis de la partager sur le blog de l’application ou sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Elle est extrêmement utilisée puisqu’elle regroupait, en avril 2012, 40 millions d’utilisateurs. Ainsi, 5 millions de photographies sont publiées chaque jour via Instagram de sorte que l’on peut dire que son utilisation s’est carrément superposée à toutes les activités de loisirs : photos de dîners au restaurant, de gens dans le métro, d’œuvres d’art dans les expositions, de choses insolites dans la rue, de sa tenue du jour… Il s’agit donc, vu l’ampleur de l’utilisation de l’application, de s’intéresser aux raisons possibles de son succès : pourquoi aime-t-on utiliser Instagram ?

Ce qui est particulièrement intéressant à propos d’Instagram, c’est l’emploi du filtre qui permet de transformer la photographie : avec Instagram, « prenez une photo avec votre iPhone, choisissez un filtre pour en changer l’apparence et partagez la ». Il s’agit là d’un nouveau comportement intéressant dans le sens où la photographie amateur rend(ait) habituellement une vérité objective, une réalité « photographique », c’est-à-dire telle qu’on l’a vécue : elle restitue les couleurs, la luminosité, les textures… comme on les a perçues – et ce d’autant mieux depuis l’invention des appareils numériques et la grande qualité de photographie qu’ils permettent.

Filtres Instagram

Quelques filtres Instagram
(Source : Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Instagram)

J’ai parlé d’Instagram à plusieurs amis : à la question « Pourquoi est-ce que tu utilises cette application ? pourquoi est-ce que tu ne publies pas la photo telle quelle ? », ils m’ont tous répondu, avec le ton de l’évidence : « Eh bien tout simplement parce que c’est plus beau ! ». Et il est vrai que, spontanément, on trouve les photos modifiées avec Instagram plus jolies que les photos originales : en modifiant la lumière, les contrastes, les couleurs… naturels, l’application leur confère une valeur ajoutée visuelle. On aime donc l’utiliser, primo, car elle embellit, esthétiquement, le cliché.

La question qui se pose dès lors est : pourquoi précisément trouve-t-on la photo avec filtre Instagram plus jolie que la photo normale ?

Le point commun des filtres Instagram, c’est qu’il donne un effet vieilli aux clichés en en modifiant le « grain », en les inondant d’une nouvelle lumière plus ou moins orangée, en les ceignant d’un halo, en leur donnant un aspect un peu passé en refroidissant les couleurs ou encore en rendant les contours de l’objet un peu moins nets (une sorte de sfumato). (On retrouve d’ailleurs ce type d’effets sur l’application Hipstamatic ou dans le logiciel Picasa.)

Par conséquent, concrètement, regarder une photo Instagram, c’est comme regarder une photographie qui aurait été prise « autrefois » (dans les années 60-70 ?) et/ou qui aurait été vieilli par le temps : c’est regarder une photographie déjà ancienne qu’on aurait exhumée d’un vieux carton poussiéreux – alors qu’elle est justement, au moment de sa publication, instantanée.

En d’autres termes, une photographie Instagram s’appréhende sous le mode et avec les yeux du souvenir. Or, on sait que le souvenir autobiographique, la mémoire individuelle sont le fruit d’un mécanisme de tri inconscient qui garde les bons souvenirs et exclut les mauvais pour faire du passé une création idéalisée : ce syndrome d’embellissement du passé est à l’origine du mythe du « bon vieux temps » selon lequel le passé, vu à travers le prisme du souvenir et de la nostalgie, est toujours mieux (plus heureux, plus facile, plus poétique…) que le présent (Sébastien Bohler, dans l’émission télévisée 28 minutes, Arte, 14 mars 2012).

De fait, une photo modifiée avec Instagram est non seulement plus belle par sa valeur ajoutée esthétique mais elle est aussi plus belle, secundo, parce que le moment vécu qu’elle montre est plus beau. Appréhendée comme une photo souvenir, la réalité représentée prend déjà l’aura du bon vieux temps par son reversement dans le passéA contrario, « une photographie « normale » ancre trop le moment vécu dans la réalité » – pour reprendre l’excellente formulation d’un ami. En bref, à la déformation esthétique du cliché correspond la déformation intellectuelle de la réalité vécue : de la même manière que la photo est modifiée, le présent immédiat est instantanément recyclé en passé et, ainsi, sublimé. Par exemple, un simple repas au fast food prend, une fois photographié et modifié avec Instagram, une dimension poétique dont on est sur-le-champ nostalgique.

Hamburger Instagram

(Source des deux images : Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Instagram)

En ce sens, l’engouement pour Instagram est intéressant car il est un symptôme de notre rapport au temps : nous nions le présent en synthétisant du passé à la vitesse du son (sans doute pour une bonne part à cause du climat de pessimisme généralisé) ; nous écartons la réalité du moment pour la muter, à peine vécue, en passé.

Digression : j’ai aussi retrouvé ce constat, à la télévision, dans la publicité pour le DVD du film The Artist qui le vante comme « le film qui a marqué l’histoire du cinéma ». Or, si le film a en effet marqué l’actualité du cinéma, on ne peut pas (encore) affirmer qu’il ait marqué l’histoire du cinéma puisque l’historiographie du film sera, par définition, à faire par le futur. Il y a bien évidemment ici de l’emphase marketing mais, au-delà, je crois qu’il est possible de voir dans cet exemple le même symptôme de notre rapport au temps que dans le cas d’Instagram : l’actualité est immédiatement digérée, mutée par elle-même et l’aujourd’hui est déjà de l’histoire, du passé.

Cette mutation est intéressante car elle sous-entend, si on poursuit le raisonnement, qu’Instagram conditionne deux types de temporalité. En effet, si l’on prend en compte que le cliché est vieilli instantanément, on peut déduire qu’il existe deux chronologies : celle de la photo (qui entre directement dans le passé – là où un tirage traditionnel aurait mis des années à devenir une « vieille photo » ou à se faner) et celle du photographe (qui reste égal à lui-même du moment où il prend et retouche la photo jusqu’à sa publication et à ses commentaires – voire sur une période plus générale de quelques années). Autrement dit, le rythme du temps se dilate : il accélère pour la photo et le moment vécu qu’elle fige, et avance moins vite pour soi-même en tant qu’individu. Aussi, par contraste avec l’instant que j’ai photographié, qui aura vieilli beaucoup en très peu de temps (en fait, sur-le-champ), moi je n’aurai pas vieilli et, d’une manière générale, je vieillirai bien plus lentement. Il me semble qu’on peut donc aussi expliquer l’engouement que suscite Instagram en ce qu’il rassure son utilisateur en lui donnant l’illusion de maîtriser le temps, de lui résister et, de fait, de rester éternellement jeune.

La vogue de l’utilisation d’Instagram ne peut donc s’expliquer qu’à travers notre relation au temps : concrètement, nous nous dédouanons systématiquement du moment présent en faisant instantanément muter la contemporanéité en passé.

Haut de page

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s