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Le Musée des Beaux-Arts de Montréal consacre, du 8 juin au 20 octobre, une exposition à l’artiste américain Dale Chiuly, spécialiste des sculptures en verre. Elle présente 8 œuvres, généralement de couleurs vives et de forme organique : fleurs, nénuphars, stalagmites, boules… Je suis allé visiter cette manifestation il y a quelques semaines et je l’ai trouvée particulièrement représentative d’une tendance muséologique que j’avais déjà observée il y a un an, lors de l’exposition Excentrique(s) de Buren, au Grand Palais.

La photogénie de l’exposition Chiuly

Le fil rouge de l’exposition Chiuly réside dans la technique virtuose utilisée par l’artiste pour créer ses formes en verre : dans la salle des Macchia (voir image ci-dessus), on nous explique par exemple comment sont réalisées les inclusions de couleurs. Si ce point de vue est intéressant et justifiable eu égard à la complexité des procédés de fabrication, il n’en reste pas moins extrêmement pauvre puisque, d’après les théories de la médiation culturelle, la technique est l’un des angles de perception les plus élémentaires des visiteurs – c’est le « Ça doit quand même être difficile à réaliser » typique. En d’autres termes, l’exposition Chiuly ne cherche pas à augmenter les attentes des visiteurs, mais simplement à y répondre. Peu d’éléments biographiques, pas de mise en contexte historique et, surtout, aucun élément conceptuel sur la démarche du sculpteur. Le catalogue vient certes combler cette lacune mais, à la visite, le fil d’Ariane reste bien la seule technicité. De plus, on peut dire assez objectivement que les œuvres de Chiuly n’apportent pas grand chose non plus sur le plan esthétique : jolies sans être puissantes, consensuelles et assez vieux jeu, elles font penser à des saladiers pour touristes de Murano ou « des presse-papiers qu’on achète en vacances, au marché de la plage », pour reprendre le mot d’une amie qui m’accompagnait…

L’accent porté sur la technicité des œuvres en fait des « exploits formels ». Il témoigne de la volonté marketing d’assurer le succès commercial de la manifestation à travers le spectaculaire. Ainsi, le Musée des Beaux-Arts décrit, sur son site Internet, « un univers à couper le souffle », « spectaculaire ! » : « il faut le voir pour le croire ! ».

Mais, surtout, la pauvreté du discours et des œuvres laisse entendre que l’enjeu de l’exposition Chiuly est ailleurs : selon moi, celui-ci découle directement des nouveaux comportements de visite du public. J’ai en effet été frappé, dès la première salle, par le très grand nombre de visiteurs (approximativement un sur deux) occupés à prendre des photographies – je crois même pouvoir dire que je n’avais jamais vu, bien qu’étant un habitué des musées, un phénomène d’une telle ampleur. Prendre des clichés avec leur téléphone intelligent constituait, pour la plupart des gens, l’essentiel de l’acte de visite. Car l’exposition Chiuly se caractérise précisément par sa puissante photogénie : les œuvres – colorées, transparentes et de forme organique – ainsi que la scénographie – éclairage doux, pièces accumulées – se combinent pour fournir un motif décoratif idéal pour un cliché. D’ailleurs, la blogueuse Eve Martel ne nous met-elle pas précisément « au défi d’aller voir l’expo Chihuly sans publier au moins trois photos sur Instagram » ?

On peut par exemple penser à la mise en scène de l’escalier du Pavillon Hornstein : monumental, il est habillé par la Colonnade persane et les Roseaux turquoise. L’orange et le bleu, couleurs complémentaires, se mettent en valeur mutuellement grâce à un contraste chaud-froid tandis que la lumière et la transparence du verre créent une gamme de reflets polychromes. L’ensemble se détache dans la pénombre, formant là un motif préfabriqué facile pour une photographie.

Escalier Hornstein MBA

Entrée de l’exposition Chiuly, escalier Hornstein, Musée des Beaux-Arts de Montréal
(Source : MBAM)

Le Plafond persan est encore plus symbolique : il s’agit d’une pièce avec un plafond en verre transparent sur lequel sont posés divers disques colorés et éclairés. La salle est cependant exiguë et surtout trop basse pour bien apprécier l’œuvre par en-dessous – à moins de se coucher par terre. En revanche, la hauteur est idéale pour prendre une photographie de l’ « une des œuvres de Chihuly les plus appréciées du public ».

Plafond persan

« Plafond persan », vue par en-dessous

"Plafond persan", vue de la salle

« Plafond persan », vue de la salle
(Source : blog d’Eve Martel : http://www.toctoctocentrez.com/2013/07/chihuly-tout-en-couleurs.html)

Excentrique(s) de Buren : « Les appareils photos vont crépiter »

Le développement des nouvelles technologies induit donc de nouveaux modes de visite et, sur le plan de la muséologie, une importance inédite de la photogénie dans les musées. Excentrique(s), l’exposition de Daniel Buren organisée dans le cadre de Monumenta, au Grand Palais, du 10 mai au 21 juin 2012, corroborait cette idée.

L’installation consistait en une forêt de piliers noirs et blancs, disposés en quinconce et recouverts de cercles colorés transparents. Beaucoup ont critiqué l’insipidité complète de l’événement. En effet, en entrant, on percevait tout d’abord le niveau du sol (les flaques de lumière colorées par terre et les piliers) : les mâts perturbaient la vision des couleurs au sol, en en faisant des taches indépendantes les unes des autres, et cassaient l’ampleur de l’espace. En pénétrant dans (en réalité, plutôt sous) l’installation à proprement parler, on remarquait ensuite que la matière des cercles colorés était sale, tachée, et rendait la verrière, vue par en-dessous et à travers eux, floue. Ainsi, ce plafond de disques rompait le dialogue possible avec l’architecture du lieu et donnait à Excentrique(s) un hermétisme carrément « suffocant » – pour reprendre le terme employé fort justement par une amie.

De fait, ce qui ressortait surtout de l’installation, c’était son défaut total de construction : elle s’appréhendait comme une superposition de trois niveaux horizontaux déconnectés les uns des autres, sans lien, sans cohérence – un mille-feuilles. (Ne retrouve-t-on pas d’ailleurs là la mentalité Powerpoint ? Point de système, mais une démonstration sous forme de liste marquée par autant de « tirets, à la ligne ».)

Vue d'Excentrique(s) au rez-de-chaussée

« Excentrique(s) », vue depuis le rez-de-chaussée

Alors que restait-t-il de Monumenta par Buren puisque, à la visite, l’installation n’avait que peu d’intérêt ? En fait, le point de vue le plus intéressant pour apprécier l’œuvre était du haut des coursives, d’où les disques apparaissaient comme une immense plaque de glace polychrome. Là encore, ce point de vue était justement le meilleur pour faire des photographies. Tout comme Chiuly, l’installation Excentrique(s) semblait avoir été conçue pour fournir un motif décoratif (composante certes revendiquée par l’artiste), photogénique, grâce aux couleurs, à la transparence et au côté graphique des disques. D’ailleurs, Marc Sanchez, directeur de la production artistique de Monumenta prévoyait : « Cela va être très ludique. Les appareils photos vont crépiter ».

Excentrique(s), vue du haut des coursives

« Excentrique(s) », vue du haut des coursives

Les expositions Chiuly et Excentrique(s) témoignent donc d’une évolution intéressante de la manière de concevoir les expositions. Il semble qu’elles doivent de plus en plus fournir des motifs photogéniques aux visiteurs et, de fait, cultiver des thèmes simples : couleurs, formes (abstraites ou graphiques), jeux de lumière, reflets ou encore transparences. Ce nouvel état des lieux s’explique par l’usage récurrent des téléphones et d’Instagram. Il est également catalysé par un besoin marketing de diffusion de l’exposition sur les réseaux sociaux des clients.

Je trouve ce phénomène particulièrement intéressant dans le sens où il révèle que, petit à petit, l’impératif de photogénie se diffuse dans tous les domaines du quotidien, ex aequo. Il est ainsi frappant de voir que les conseils donnés par Garance Doré pour être pris en photographie lors des Fashion Week et être photogénique semblent inspirer les musées. La blogueuse conseille par exemple les couleurs car « ça fait des photos qui popent » et une lumière tamisée qui annule les ombres trop dures : ne sont-ce pas là les principes mêmes de l’exposition Chiuly ?

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