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Il est bien connu que la mode, à partir des années 80, est à la mode : la désirabilité qu’elle exerce ne provient plus seulement du vêtement qu’elle propose (sa beauté, sa modernité), mais aussi de ses à-côtés, de l’univers global dont elle est le support. Il s’agit des défilés (des premières superproductions de Thierry Mugler jusqu’aux présentations actuelles et à leurs hordes de fashionistas poseuses), des mannequins (top-models dans les années 90, jetables aujourd’hui), des magazines de mode (dans Le Diable s’habille en Prada, ne dit-on pas qu’ « Un million de filles tueraient pour avoir ce job [travailler dans un magazine de mode] » ?) et, enfin, des soirées et fêtes. Depuis lors, la mode plaît car elle est associée à un monde de paillettes régi par l’élitisme, le luxe, l’argent, la célébrité et la beauté.

Or, il semble que cette gangue n’ait cessé de se développer, faisant souvent passer la création pure à l’arrière-plan. Le très récent Bling Ring de Sofia Coppola est bien le reflet de cette désirabilité de la mode : elle attire moins pour elle-même, que pour ce qu’elle évoque – les stars, la richesse.

Cependant, en observant justement ces à-côtés de la création vestimentaire (les émissions télévisées, les blogs, les passionnés), je ne peux m’empêcher de m’interroger : la mode est-elle toujours à la mode ?

La mode en crise

Il semble qu’un mouvement critique récent soit en train de se développer, qui remet en cause les habitudes de la mode contemporaine. Ainsi, Suzy Menkes du New York Times a sévèrement critiqué, en février dernier, le « cirque de la mode » qui entoure les défilés, condamnant ses « paons » crâneurs et extravagants qui, par leur attitude poseuse, captent une grande partie de l’attention des médias et la détournent de l’essentiel, de la raison même de leur présence : la présentation d’une nouvelle collection de vêtements – qui se trouve, de fait, banalisée.

STREETFSN

Les paons de la mode : une fashionista assaillie de photographes
(Source : STREETFSN by Nam : http://streetfsn.blogspot.fr)

Quelques mois plus tard, c’est Amy Odell de BuzzFeed qui montait au créneau en attaquant, elle, les « blogs de style personnels », c’est-à-dire ceux centrés sur le « Me, Myself, Moi » d’un Bryanboy par exemple. En effet, pour l’auteur, ce type de blogs est en perte de vitesse à cause de son nombrilisme et, partant, de sa pauvreté intellectuelle. Pour que leurs plateformes soient pérennes, les blogueurs devraient au contraire « produire un média qui s’intéresse à plus qu’à juste eux-mêmes ».

Le cynisme de la mode

Personnellement, je trouve qu’on peut poursuivre la controverse en observant un domaine plus insaisissable et, pourtant, ô combien caractéristique de la mode : son humour. Que l’on regarde des émissions ou séries télévisés (Habillé(e)s pourÀ la vie, à la mode, La mode, la mode, la mode), que l’on consulte des blogs (traditionnels ou d’humour, comme Ciel, mon press office ! )ou, enfin, que l’on fréquente tout simplement ce milieu, on constate la même manière de faire rire fondée sur le cynisme. Le procédé cultive en effet trois thèmes principaux : l’extravagance (dans l’argent, le bling-bling ou la célébrité), le narcissisme (via la frime) et l’irrévérence (à l’égard du provincial, du pauvre, du gros, du laid, de « la fille de la compta’ », etc.). Le compte Twitter de Loïc Prigent répertorie plusieurs citations typiques de cet humour : « Mon chauffeur est tellement touchant », « J’adore regarder comment les vrais gens s’habillent », « Je viens d’acheter les baskets Raf Simons Adidas chez Colette. Elles sont horribles. Je les adore », « Grosse, c’est génial. T’as le visage qui gonfle et t’as plus de ride »… On peut également penser à la récente polémique autour du pull « Chômeur » de la marque Le Léon. Le terme de cynisme est donc parfaitement adapté au comique de la mode puisqu’il relève bien de l’irrespect de la morale (Le Petit Larousse). Définir ici cette dernière est une gageure mais on peut en tout cas la résumer, dans son acception quotidienne, à la révérence pour quelques valeurs traditionnelles : la pudeur, la sobriété, l’humilité, l’altruisme, la solidarité, le travail et le mérite.

Pull Chômeur - le Léon

Pull « Chômeur » par la marque Le Léon – 2013

Susie Lau - Streetfsn by Nam

La blogueuse anglaise Susie Lau en sweat « Spend. Spend. Spend. »
(Source : STREETFSN by Nam : http://streetfsn.blogspot.fr)

Un mouvement de moralisation nouveau

Si ce cynisme semble faire partie de l’histoire de la mode, du moins depuis les années 90 (il n’y a qu’à regarder Absolutely FabulousSex and the City ou Ugly Betty), on ne peut pourtant s’empêcher d’être gêné, aujourd’hui, par l’indécence éhontée que montre l’humour de la mode – qui, dès lors, apparaît profondément vieux jeu. En effet, le contexte actuel a fait surgir des figures modernes qui incarnent une tendance plébiscitée à la « normalisation », concept synonyme, d’après moi, de moralisation.

On peut bien sûr penser à la « présidence normale » de François Hollande dont la discrétion et l’économie (l’Élysée a réduit ses dépenses de 6 millions d’euros en un an) manifestent, quelle que soit la nature de ses décisions politiques, une nouvelle façon, plus morale, de se montrer en tant que gouvernant – le contraste avec Nicolas Sarkozy, omniprésent médiatiquement et pointé comme « bling-bling », révèle d’autant plus ce nouvel état d’esprit. Le projet gouvernemental d’enseignement laïque de la morale à l’école – encore que très flou – pourrait d’ailleurs symboliser cette épistémè émergente.

François Hollande

Portrait officiel de François Hollande par Raymond Depardon, 2012

On peut également songer au prince William et à Kate Middleton, posés par les médias comme des parents normaux : la duchesse préparait la venue de son bébé comme une mère lambda (Femme Actuelle), avant son « accouchement normal » (JT de Canal +), alors que toutes les télévisions ont vanté l’aisance avec laquelle le duc lui-même – par ailleurs en bras de chemise – a installé le cosy dans la voiture, en quittant la clinique. Il y a sans doute rarement eu accouchement aussi médiatique et exceptionnel mais, paradoxalement, ce qui compte, c’est que l’opinion plébiscite Kate et William en tant que parents simples, aux comportements habituels – comme s’ils étaient destinés à vivre une vie de famille moyenne dans un pavillon de banlieue.

Prince William

«  »Nous sommes un couple normal », martelle le couple princier : c’est donc normalement… papa qui porte le cosy jusqu’à la voiture »
(Source : lexpress.fr/styles)

Mais, surtout, l’exemple le plus fascinant de ce nouveau type de figures médiatiques est sans conteste le pape François Ier. Là encore, il ne s’agit pas d’analyser son programme politique mais bien d’observer comment il se pose en tant que personnalité publique et ce que les journalistes retiennent de lui. Le pape fonde son image sur son humilité, sa volonté de bâtir « une Église pour les pauvres » et, par là, sur sa proximité avec les fidèles. Les médias, eux, participent à cette hagiographie. Ainsi, Le Point insiste beaucoup sur la simplicité de Bergoglio : il préfère la croix pectorale en fer et les chaussures de ville noires aux collier en or et mules rouges voulus par le protocole, il demande à être appelé « Père Jorge » plutôt que « Sainteté » et serait même particulièrement frugal (« il dîne d’un fruit et d’un biscuit »). Ce reflux est aussi apparu clairement le Jeudi Saint, lorsque Bergoglio a lavé les pieds de douze détenus dans une prison, alors que ses prédécesseurs pratiquaient la podonipsie à Saint-Jean-de-Latran, avec douze prêtres. On peut, enfin, songer aux JMJ de Rio, où le pape s’est rendu en « Fiat citadine » (comme le relève encore le JT de Canal +) avec un service de sécurité réduit, afin de briser la hiérarchie entre les fidèles et lui. Bref, c’est « un pape  »normal » », un « humble pasteur » qui a les « pieds sur terre » (Le Point).

Le-pape-Francois-lave-les-pieds-de-jeunes-prisonniers-lors-de-la-messe-du-jeudi-saint

Le pape François lors de la podonipsie du Jeudi Saint, 2013
(Source : la-croix.com)

Ces quatre figures ne sont évidemment pas issues de la mode mais elles sont révélatrices des états d’esprit actuellement valorisés et montrent le contexte général de reflux dans lequel elle évolue aujourd’hui. Celui-ci est assez comparable, en fait, au lagom suédois, cette mentalité du « juste assez, pas trop » se traduisant par la recherche de l’équilibre, de la modestie et de la modération.

La mode, le luxe, sont par définition cyniques – à cause de leur rôle de classification sociale, de leurs prix, de leur esthétisme, de leur aspect parfois ostentatoire et de l’égoïsme qu’ils suscitent – et c’est le contexte qui entoure la mode qui rend en fait son impudeur acceptable ou, au contraire, intolérable (on peut songer aux lois somptuaires qui ont parfois tenté de la moraliser). Aussi, c’est précisément dans le contexte actuel de « normalisation » que l’humour de la mode, le street style et les blogs sont remis en question : vu les tendances émergentes, la mode est actuellement en crise par son hyperfutilité, son indécence et son manque d’intelligence comme de mérite.

Le revalorisation de la mode pure

La mode est-elle donc encore à la mode ? Eu égard aux pratiques qu’elle suscite au sein de son milieu et eu égard, également, à la tendance nouvelle à la moralisation, certainement pas.

Cependant, il semble que la perte de vitesse du milieu redonne, par contrecoup, une nouvelle puissance à la mode-vêtement : mis à mal par la futilité du milieu, la surproduction, la consommation de masse et la baisse de qualité, le « vêtement pour lui-même » est un concept à nouveau en essor. En effet, il semble que des valeurs de beauté durable, de qualité et de sobriété soient à nouveau mises en avant : « On cherche un luxe plus sobre, plus personnel […]. Le défi pour les marques est de produire de la qualité à un prix juste, qui s’explique par une vraie différence » (Helen Lambert dans Madame Figaro). On peut ainsi penser à la marque God on earth : ses T-shirts basiques rendent hommage à 45 grandes personnalités (Gandhi, Simone de Beauvoir, Yves Saint Laurent…) non pas en affichant leur portrait imprimé, mais en portant simplement leurs date et lieu de naissance. Ils témoignent donc bien d’une revalorisation du vêtement par la sobriété et un certain engagement, God on earth se revendiquant comme une marque « humaniste et positive » pour celui qui veut « être un fan discret ».

God on earth

T-shirt « God on earth »
(Source : site de la marque)

Parallèlement, les créateurs redeviennent des travailleurs méticuleux. En ce sens, c’est le vêtement qui semble réintroduire dans la mode l’intelligence, le travail et la pudeur – bref, amorcer le mouvement de moralisation dont le milieu a besoin pour se mettre au diapason de son époque. La mode est donc à la transition entre deux ordres : un ordre ancien de show-off effronté, et un ordre nouveau où le produit reprend la place centrale.

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