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L’actualité culturelle parisienne est marquée par La mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette : cette exposition du Musée des Arts Décoratifs étudie l’évolution du corps, reconstruit par les crinolines et autres tournures, du Moyen-Âge à aujourd’hui. Si elle porte évidemment l’accent sur la silhouette féminine, elle n’oublie pas le corps masculin, retravaillé au fil des siècles tantôt par des prothèses de mollet, tantôt par des ceintures gainantes. Un article du catalogue, intitulé « Les nouveaux slips et la notion de virilité », par Shaun Cole, est passionnant en ce qu’il pointe la tendance actuelle des sous-vêtements masculins à accentuer, grâce à un rembourrage ou à une sorte de poche qui projette les parties génitales vers l’avant, l’entrejambe des hommes et, par là même, leur virilité.

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Publicité pour le maillot de bain « Wonderjock » d’aussieBum, 2007
© aussieBum, photo Sean Ashby

Si ce phénomène de mode n’est pas inédit (il n’est qu’à songer aux braguettes protubérantes de la Renaissance), il fait sens une fois relié à d’autres tendances en matière d’apparence et de comportements masculins.

La moustache : un caractère sexuel secondaire

Le plus important de ces phénomènes parallèles est sans conteste la moustache : tatouée, imprimée, chantée, reproduite à toutes les sauces et, last but not least, portée pour de vrai, elle est omniprésente. Il s’agit de distinguer cependant, au sein de ce pullulement, deux champs distincts.

D’une part, il y a la mode de la moustache « mixte » : sérigraphiée sur des cabas, des T-shirts, des tasses et des coussins, ou transformée en piques pour apéritifs, en aimants, colliers et autocollants, elle s’adresse à tous, c’est-à-dire aux hommes et aux femmes. Ce premier versant tient essentiellement du buzz humoristique stérile (on retrouve une parenté exacte avec la consommation des « vidéos rigolotes » de Youtube : « j’aime bien parce que c’est rigolo »), d’une tendance générale de la société de consommation à styliser tout ce qu’elle touche (G. Lipovetsky et J. Serroy, L’esthétisation du monde) et d’un goût pour le vintage, notamment pour les années 80.

Moustaches - Marie-Claire

Différents produits issus de la « moustachemania »
(Source : marieclaire.fr)

D’autre part, il y a la mode de la moustache à proprement parler, c’est-à-dire de la vraie moustache, faite de poils et portée, sous une forme ou une autre, par un homme. Ce second phénomène se distingue donc clairement du premier en ce qu’il concerne spécifiquement les hommes et exclut les femmes, par définition, de son appropriation (encore que certaines féministes arborent des barbes postiches) : c’est là que la mode de la moustache prend tout son sens. Pour les médias, qui ont une conception de la masculinité (et de la féminité) forcément pathologique et « complexée », qu’il convient de guérir « en assumant sa masculinité » (ou sa féminité) (voir le pouvoir thaumaturge de Cristina Cordula dans Nouveau look pour une nouvelle vie), la moustache est attribuée à une « virilité assumée ». Mais cette analyse est trop scénarisée – l’élément de résolution vient corriger l’élément perturbateur pour amener à une situation finale heureuse – pour être pertinente. La moustache, plus que d’une masculinité miraculeusement et enfin retrouvée, est plutôt le signe son évolution vers une nouvelle définition, biologique, de la virilité : est homme celui qui arbore une moustache et, plus généralement, des poils ou, pour revenir à l’exposition des Arts Décoratifs, un membre proéminent – par opposition là encore à la femme qui, évidemment, n’a ni barbe ni pénis.

Moustache

La moustache : signe biologique de virilité

Les auteurs convergent sur le fait que la définition de la masculinité se soit complexifiée à mesure que le statut, les vêtements et les comportements traditionnels des mâles ont changé. C’est dans ce contexte précis, où l’homme ne se définit plus par un rôle de chef, un salaire ou des habitudes de vie, bref où la frontière entre lui et la femme peut se confondre presque totalement, que la mode de la moustache (de la barbe, du membre outré…) signale une tendance des hommes à se construire comme tels par dimorphisme sexuel. Il semble qu’elle ait émergé dans le milieu hipster, caractérisé par ses démonstrations de virilité.

Autres comportements et modes « d’homme » : quelques exemples hipsters

Le développement de cet « entre soi » biologique s’observe aussi dans une déclinaison nouvelle d’habitudes, d’accessoires et de gestes qui sont la chasse gardée des hommes. On peut tout d’abord penser – corollaire immédiat de la moustache et des poils – à la mode des barbiers, très implantée en Amérique du nord. Ainsi, à Montréal, dans le quartier hipster du Mile End, le grand succès du printemps 2013 a été l’ouverture de Squire Barbering, une boutique où l’on peut se faire raser et coiffer, mais aussi se faire fabriquer un fixie sur mesure. Par extension, il est devenu l’épicentre d’une communauté exclusivement masculine de hipsters, de motards et d’adeptes de « rides » qui graissent les chaînes de leur vélo en pleine rue. Le phénomène des barbiers se développe aussi petit à petit en France, comme le suggère l’afterwork avec barber shop organisé l’été dernier par Sandro, à Paris.

Squire Barbering

La boutique Squire Barbering, Montréal, Mile End, 2013
(Source : alamodemontreal.com)

Ce dimorphisme sexuel se retrouve aussi dans la commercialisation de nouveaux produits. Ainsi, toujours à Montréal, rue Saint-Viateur, la boutique branchée SF, consacrée à la mode pour hommes, vend toute une panoplie de gadgets de baroudeur : allumettes, lampes torches, couteaux suisses… Selon l’idée d’un homme aventurier qui court le monde (quand, au contraire, la femme est sédentaire – Barthes, Fragments d’un discours amoureux), ils se veulent exclusivement masculins : sans relever d’une cause biologique à proprement parler (quoiqu’ils puissent symboliser la force), ces objets cherchent bien à pousser le genre masculin à travers des signes physiques qui lui sont spécifiquement destinés, au même titre que la moustache, le slip push-up ou le fait de fréquenter un salon de barbier.

Enfin, plus anecdotiquement, j’ai été frappé de voir de nombreux jeunes gens mâcher un cure-dent, peut-être un écho à retardement du film Drive, en tout cas un autre exemple de geste cherchant à creuser le dimorphisme sexuel.

Drive

Ryan Gosling dans « Drive », 2011

Un futur d’hommes rasés de près ?

Il semble donc que l’homme cherche aujourd’hui à signifier, au quotidien, sa masculinité à travers sa manifestation la plus primaire, à savoir ses caractères sexuels (poils, pénis – peut-être force physique) et la déclinaison de ceux-ci : moustache et pilosité faciale avant tout, mais aussi sous-vêtements push-up, gadgets « d’homme » en tous genres et visites chez le barbier. En d’autres termes, ses choix de beauté, de vêtements et d’accessoires sont effectués dans la recherche de dimorphisme sexuel, c’est-à-dire dans le but de se distinguer de la femme physiquement et de circonscrire plus nettement (visuellement) son genre.

Eu égard à cet intérêt pour la pilosité faciale, à la mode des barbiers, à la quête de différenciation des sexes et, enfin, à la mode et à l’érotisation masculines du rasé (pensons à tous les gros plans sur la nuque de Xavier Dolan dans Les Amours imaginaires, en 2010), on pourrait imaginer, pour terminer, une nouvelle vogue des hommes glabres : le geste ne serait pas celui des années 2000, où les visages imberbes étaient synonymes d’une androgynie de garçon à peine pubère, mais celui d’un homme mûr qui se rase de près – degré suprême de la virilité ?

D&G - hiver 2014

Dolce & Gabbana – campagne de publicité homme, hiver 2014
(Source : site de la marque)

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