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Depuis un an environ, émerge à Paris une véritable mode de la « banlieue » – pas de la banlieue chic de l’ouest mais, à l’exact inverse, des hangars désaffectés de la Seine-Saint-Denis. Encore dévalorisante socialement il y a quelques années, elle se gentrifie aujourd’hui. Songeons par exemple à l’ouverture d’une galerie par Larry Gagosian dans un ancien hangar à avions du Bourget et à l’installation de Thaddaeus Ropac dans une chaudronnerie désaffectée à Pantin en octobre 2012. Paris étant la deuxième ville la plus densément peuplée d’Europe, extrêmement chère et proposant peu de biens à la vente, cette mode s’explique tout d’abord, très concrètement, par des raisons économiques et démographiques, et ce d’autant plus que le projet du Grand Paris va, par définition, éclater l’organisation concentrique actuelle de l’Île-de-France.

Galerie Gagosian

La galerie Gagosian, ouverte dans un ancien hangar à avions du Bourget en octobre 2012

Outre ces raisons très pragmatiques, la mode de la banlieue procède d’un goût général, en Occident, pour l’univers typique qu’elle convoque, à savoir le champ lexical des friches industriels, des terrains vagues, des immeubles délabrés et des usines désaffectées – le « façon Berlin » en quelque sorte. Ainsi, la Tour Paris 13, un immeuble parisien inoccupé qui a été décoré par des graffeurs internationaux et pouvait être visité avant démolition, a attiré 15 000 visiteurs en un mois d’ouverture. À la porte de Clignancourt, une ancienne gare de la Petite ceinture est en train d’être transformée par C Développement (Le Comptoir général, Le Divan du monde) en lieu culturel, La Recyclerie. Même la politique suit cette mode puisque Nathalie Kosciusko-Morizet envisage d’exploiter les anciennes gares de la Petite ceinture pour en faire des centres sportifs et culturels. Comment expliquer cette évolution du goût ?

La Tour Paris 13, ouverte durant le mois d’octobre 2013, a attiré 15 000 visiteurs

Au-delà de l’effet de mode, la fascination pour l’univers de la banlieue procède, selon moi, d’un désir de radicalité. En effet, le « trash » qu’il contient (à travers la saleté, le délabrement, l’abandon et, surtout, la destruction) est, précisément, la contre-tendance à l’esthétisation et à la sur-sophistication d’un monde aseptisé où tout est théoriquement perfectible (les images par la retouche, les corps par la chirurgie, les talents par des cours ou des coachs, etc.). La scénographie du dernier défilé Chanel Haute Couture (juillet 2013), qui posait le décor d’un théâtre délabré (gravas et poussière sur le sol, murs en béton gris fissurés et sales, plafond éventré), signale l’attirance pour des atmosphères délétères et extrêmes. Cette mise en scène semble inspirer du travail du jeune duo d’artistes français Yves Marchand et Romain Meffre : spécialisé dans la photographie de lieux abandonnés et ruinés, symboliques de « la chute des empires », il réalise un work in progressTheaters, qui se concentre sur les théâtres laissés à l’abandon des États-Unis. Il est également l’auteur de The Ruins of Detroit, une série sur le déclin de la grande ville du Michigan. Cette attirance pour les villes dévastées touche même au morbide puisqu’il est possible de visiter Tchernobyl depuis 2010…

D’ailleurs, il est intéressant d’observer que cette fascination pour la radicalité et la destruction contenues dans l’univers des friches et des banlieues transparaît également dans le design, la mode, l’actualité des expositions ou la musique. Ainsi, le duo de designers néerlandais Jos Kranen et Johannes Gille a réalisé en 2010 00:00:00, une lampe en plâtre qu’il faut casser contre le mur pour libérer l’ampoule. On peut aussi citer la toute jeune marque de mode Paris Nord, qui se veut « brute », « provocatrice » et « anti Rive Gauche ». Le Metropolitan Museum et la Cité de la Musique sont, eux aussi, revenus sur ces thèmes de la provocation et de la brutalité à travers des expositions sur la mode et la musique punks, Punk : Chaos to Couture et Europunk. Le groupe Fauve, lui, reprend des paroles et des images du clip de Paris (1984) par Taxi Girl dans ses concerts. Mais le meilleur exemple de cette brutalité est le musicien Gesaffelstein, reconnu pour sa musique noire et agressive, inspirée – ce n’est pas anodin – de la techno de Détroit, dans les années 80.

Or, si l’on va plus loin, on se rend compte que la destruction conduit par définition au chaos, au vide et au néant. Dans sa fascination pour la dévastation, notre époque aspire surtout à son corollaire tout aussi radical, c’est-à-dire le sublime d’un monde neutre. Ainsi, le goût pour les friches et les ruines n’est pas tant un goût pour la destruction en elle-même, que pour la beauté grandiose et la simplicité rassurante d’un monde atone. Il dit notre quête d’un monde fantôme : déserté, sans pairs, sans nature, sans constructions, sans design… Assaillie en permanence de sollicitations (messages, informations, exigences, images, etc.) et impuissante à corriger des problèmes globaux majeurs (la crise économique, le réchauffement climatique dont on sait désormais qu’il ne pourra plus être corrigé, etc.), l’époque trouve un univers aspirationnel dans la neutralité. Là encore, on peut faire un parallèle avec la musique, par exemple avec le travail du DJ québécois Boundary qui convoque une électro minimaliste et froide, comme dans son morceau Fukushima.

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